UNE NUIT DE MOUSSON

Sangheeta s’est mariée cet été, à 27 ans. Il y a quelques mois. Aujourd’hui vers midi, sa mère l’a amenée à notre dispensaire car elle vomissait. Elle est morte à 17h. Il y a quelques heures.

Le rickshaw avance péniblement, battu par une forte pluie. Aveuglé par les phares des voitures venant à sens inverse, il doit à chaque passage de véhicule se rabattre et attendre la nuit noire pour distinguer la route et redémarrer. Nous pénétrons à pieds, entre les parapluies et les trompes d’eau, dans une ruelle du bidonville. Des dizaines de paires de sandales en plastique devant une porte. À l’intérieur, une masse de femmes agglutinées sur le sol, la mère effondrée au milieu d’elles. Un cri hystérique, interminable. Une douleur qui ne guérira pas. Une mère éventrée.

Je n’ai pas vu le mal de la fille, je suis perdu devant le désespoir de sa mère. Je la regarde sans sentir, la prends dans mes bras sans compatir. Je ne peux que penser à comment j’aurais dû comprendre. Envoyer cette jeune mariée aux urgences. Eviter que tous ces voisins, tous mouillés, défilent ce soir sous ces quelques mètres carrés de tôle ondulée. Ou peut-être pas? Mon dieu, cette mère…

Dehors, la pluie ne cesse de s’écraser sans prêter attention, je pense, aux larmes humaines et couvre déjà de ses claquements les insupportables lamentations de cette ruelle inondée. Le lourd drap blanc,  sans vie, porté à bras d’hommes manque de s’étaler dans la boue. Je m’éloigne, je rentre chez moi, inutile.

Inutile.

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